"Pour ceux qui s'intéressent à la psychologie humaine, sous quelque angle que ce soit, l'humanité entière est souvent scindée en deux groupes bien définis. Leaders et suiveurs, idéalistes et pragmatiques, passionnés et rationnels, introvertis et extravertis... Il y a toujours une case totalement opposée à une autre. Mais l'expérience réelle de la vie montre à suffisance qu'il y a bel et bien une zone grise, et qu'il s'y trouvent bien plus d'individus que dans les cases toutes faites". Chioma faisait partie du plus grand nombre, elle le savait, et ces mots étaient d'ailleurs les siens.
Trente-quatre ans, épouse, mère et fonctionnaire d'état à temps plein, Chioma était une jeune femme plutôt réservée et solitaire. Elle travaillait comme infirmière dans un hôpital de district de la place, et ses journées commencaient et se terminaient presque toujours de la même manière.
Elle se levait rigoureusement tous les matins à la même heure, passait environ une demi- heure à prier, puis s'asseyait sur la cour et faisait le vide dans sa tête pendant cinq minutes; après quoi elle balayait ladite cour. Après ce rituel matinal, elle préparait du lundi au vendredi des gamelles de goûter pour ses deux enfants, apprêtait le petit-déjeuner pour toute la maisonnée, ensuite réveillait les enfants afin qu'ils se préparent pour l'école et laissait à son époux le soin de vérifier que leurs cartables étaient bien faits. Une fois tout le monde apprêté, la petite famille prenait le petit-déjeuner ensemble autour de l'ilôt central de la cuisine, puis c'était le départ pour une journée bien remplie.
Lorsqu'elle travaillait en service du soir, elle se séparait chaleureusement de son époux, qui prenait avec lui les enfants pour les déposer à l'école sur le chemin du bureau, puisqu'ils devaient y être à sept heures et demie au plus tard. Après cela, elle se mettait tout de suite à préparer le repas pour le dîner, faisait le ménage, repassait une partie du linge qu'elle avait lavé pendant son jour de repos, et se couchait pour recharger ses batteries pendant quelques minues avant d'engager ses recherches quotidiennes d'offres d'emploi auxquelles postuler.
Chioma aimait son travail, mais elle y avait vécu tellement d'expériences regrattables qu'elle était déterminée à quitter le secteur public pour s'engager dans le privé. En fin de compte, il s'agissait principalement d'apporter une contribution positive à la vie de la société, quel que soit le canal. Après de fastidueuses recherches à l'aide d'une connexion internet qui était peut-être plus un obstacle qu'un avantage, tant elle était instable, Chioma se préparait à quitter la maison, parfois ayant noté les noms d'une ou deux cliniques, dont elle demanderait des échos à ses collègues pendant les moments creux du service, avant de s'engager à y postuler.
Peu avant quatorze heures, elle était prête et se mettait en route pour le travail. Il y en avait en principe pour quinze minutes de trajet jusqu'à son lieu de service... Sans compter avec les embouteillages de Lagos. Ifè, son mari, étant sorti dès le matin avec leur voiture, elle prenait un taxi ou le bus - selon la ponctualité de celui-ci - et arrivait autour de quinze heures moins le quart devant le portail rouge brique du petit hôpital. À cette heure-là, le personnel soignant était généralement déjà débordé. Entre les accidentés de chantiers environnants, les patients impatients qui venaient pour récupérer des résultats d'examens, la pharmacie publique de l'hôpital qui rouvrait ses portes après la pause de midi, ca courait dans tous les sens. Mais au milieu de toute cette agitation, Chioma arrivait toujours souriante et sereine. Elle saluait ses collègues du service de jour, puis se dirigeait calmement vers les vestiaires du personnel et enfilait sa combinaison bleue. Dès cet instant, elle entrait dans un tout autre rôle, plaisantant avec ses collègues, très extravertie et attentionnée vis-à-vis de ses patients, mais tout comme dans son rôle d'épouse, humble et rigoureuse dans son travail. Elle prenait son service à quinze heures précises et de là, c'était parti pour sept à huit heures intenses en apprentissage, en transmission de connaissance, en situations d'urgence, en gestion des humeurs des médecins, en échanges parfois houleux avec les patients et en moments de partage et de collaboration inoubliables avec ses collègues infirmières. À la fin du service, elle se faisait le plus souvent conduire à la maison par sa collègue et seule amie Dorothy, qui habitait le même quartier. Et quand par concours de circonstances elle avaient des services opposés, Chioma prenait un "taxi-course" qui la ramenait jusque chez elle. Dans l'obscurité de la nuit, elle allait s'assurer que les enfants étaient couchés, vérifiait si le dîner qu'elle avait préparé avait bien été consommé, puis prenait une douche et retrouvait son époux dans leur lit et s'endormait le plus souvent instantanément, épuisée par la journée longue et pleine.
Grâce à de bonnes relations de son époux avec quelques membres haut-placés dans l'administration de l'hôpital où elle travaillait, Chioma ne faisait pas de service de nuit, sauf cas exceptionnel de manque spontané et critique de personnel - ce qui arrivait à tout casser deux fois par an. Lorsqu'elle travaillait de jour, elle quittait la maison en voiture au plus tard à six heures et demie, après avoir apprêté petit-déjeuner et goûter pour tous, car elle ne préparerait le dîner qu'à son retour aux environ de seize heures. Avec Ifè, Chioma avait une fille, qu'ils avaient appelée Onifeluwa (qui signifie en Yoruba celle qui est aimée de Dieu) et un petit garcon qu'ils avaient appelé Joshua, respectivement âgés de dix et sept ans. Au courant de la semaine, celui des deux parents qui sortait le premier prenait la voiture et les enfants avec lui, pour les déposer à l'école sur le chemin du travail et les y récupérer sur le chemin du retour. Dans le cas du service de jour, c'était donc au tour de Chioma. La particularité de ces jours-là pour Ifè était qu'il s'autorisait trente minutes à une heure de sommeil en plus avant de se préparer et rejoindre son lieu de service au guidon de sa moto. Pour les enfants c'étaient les jours où leur mère leur faisait réciter une prière pour bénir leur journée avant qu'ils ne descendent de la voiture le matin, et leur racontait une anecdote de son travail l'après-midi au sortir des classes.
À l'hôpital, ceux qui travaillaient fréquemment avec elle l'appelait "Mrs Doctor". C'était un surnom qu'elle portait depuis l'école d'infirmiers. À côté de ses collègues de même grade et de même génération, Chioma paraissait nettement plus mature, plus exérimentée... Non pas qu'elle eût plus l'air d'une femme d'âge mûr, bien au contraire ! Les patients et même les passants au quotidien hors de l'hôpital, avaient du mal à croire qu'elle avait dépassé de loin la vingtaine... Mais derrière sa stature menue faisant presque croire voir une adolescente, ses beaux cheveux noirs pleins de vigueur, sa peau d'ébène d'une fermeté inouie et son sourire candide, Chioma était imbattable sur bien des sujets médicaux allant au-delà de son domaine de compétence. De plus, elle avait toujours l'attitude et le conseil juste, quel que soit le type de cas en face d'elle et savait faire preuve d'un calme olympien, même devant les cas les plus critiques ou les remontrances les plus désobligeantes. Elle ne placait jamais un mot plus haut que l'autre, sinon seulement une exclamation précédent un éclat de rires. De facon globale, elle menait une vie très rangée et très routinière, et son caractère le reflétait. Mais Chioma n'avait pas toujours été aussi carrée. Le destin n'avait simplement pas été très souple avec elle, et son caractère était plus la conséquence des nombreuses responsabilités qui lui étaient tombées dessus au fil du temps qu'autre chose.
Chioma était l'aînée d'une fratrie de quatre, dont deux filles et deux garcons, par ailleurs jumeaux. Et lorsque sa mère déceda treize ans plus tôt des suites d'un tragique accident de la circulation, elle devint pour ses cadets ce qui se rapprochait le plus d'une mère. Du haut de ses vingt-et-un ans, Chioma était à cette époque en deuxième année d'études de médecine et chérissait le rêve de devenir chirurgienne cardio-thoracique. Malheureusement, le décès de sa mère marqua un tournant bien plus décisif dans son parcours qu'elle ne l'aurait jamais imaginé. Après toutes les péripéties liées à l'organistaion des obsèques, le retour à la vie normale fut extrêmement difficile, car c'est à ce moment là qu'elle réalisa que son père, avec les revenus de sa petite menuiserie, n'avait absolument pas de quoi maintenir le même train de vie que du vivant de sa mère. Avec les revenus du commerce de sa mère, qui revendait pagnes et bijoux achetés à des connaissances qui les faisaient importer depuis certains pays voisins, ils ne roulaient pas sur l'or mais c'était beaucoup plus vivable.
Là, ils avaient juste de quoi payer le loyer pour ne pas se retrouver à la rue et à peine assez pour aussi avoir de quoi manger tous les jours. Et comme s'il n'en était pas assez des coups de la vie, quelques mois plus tard, pendant les vacances scolaires, le petit atelier de son père fut la cible d'une razzia et le foyer désormais monoparental se retrouva pratiquement à cours de ressources. Cette année-là, Ayoh, la benjamine de la fratrie, alors en classe de sixième, ne put pas aller à l'école, faute de moyens financiers pour régler ses frais de scolarité. Pendant que son père se reconstruisait petit à petit, Chioma se rendit à l'évidence: il fallait qu'elle rapporte de l'argent dans le foyer. Alors à côté de ses études, des tâche ménagères, de l'éducation de ses cadets et de sa vie sociale, elle dut se mettre à travailler comme apprentie dans un salon de coiffure non loin de la maison afin de joindre les deux bouts. L'année scolaire suivante, Ayoh put retourner á l'école, au prix de pratiquement toute l'énergie vitale de sa grande soeur, qui s'efforcait malgré tout à rester brillante dans ses études, la plus brillante de sa promotion d'ailleurs, espérant décrocher au bout de trois ans d'édtudes supplémentaires une bourse qui financerait ses dernières années de médecine générale et la propulserait vers un programme de spécialisation en cardiologie à Londres dont elle avait rêvé presque toute sa vie.
Peu à peu, le vide créé par l'absence de sa mère, les soucis du quotidien et l'énorme charge mentale qui pesait sur ses épaules finirent par transformer la jeune fille pleine de vie, pleine de spontanéité et la tête pleine de rêves qu'elle était, en une femme réservée, résignée et pragmatique. Elle ne s'autorisait aucun écart et que très peu de repos, car sa première pensée au réveil et sa dernière pensée au coucher était que ses cadets avaient besoin de trouver en nelle une mère, et son père un soutien financier.
Mais rembobinons une seconde: si Chioma était en si bonne voie de devenir cardiologue, comment s'était-elle retrouvée infirmière à la fin de la journée ?
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